Après des années de négociations et un bras de fer en justice avec le gouvernement, la Haute Cour de Pretoria vient d'entériner un accord historique entre les défenseurs de la nature et les grands groupes de pêche industrielle pour tenter de sauver les manchots du Cap. La pêche aux anchois et à la sardine va être interdite autour de six zones de reproduction de cette espèce emblématique d'Afrique australe, au bord de l'extinction. Il a l'air comique quand il se déplace en se dandinant sur les côtes rocheuses d'Afrique, mais lorsqu'il plonge dans l'océan, sa rapidité et son agilité forcent l'admiration. Le manchot du Cap, oiseau noir et blanc, est le seul manchot africain. Son cri fait penser à celui de l'âne et il vit uniquement sur les côtes de Namibie et d'Afrique du Sud.Après plusieurs années de négociations et sous la pression d'une plainte en justice contre le ministère sud-africain de l'Environnement, les défenseurs de la nature sont parvenus à arracher un accord extra-judiciaire avec les grands groupes de pêche industrielle. La pêche va donc être interdite, pendant dix ans, autour de six zones de reproduction des manchots du Cap, notamment autour de Robben Island, l'île où Nelson Mandela avait été emprisonné.« C'est une nouvelle formidable ! Pour une fois que le secteur de la conservation gagne, c'est vraiment quelque chose qu'il faut célébrer. C'est donc tout à fait possible que des fois le pot de terre gagne contre le pot de terre et les industries », réagit depuis Port Elizabeth la biologiste marine Lorien Pichegru. Elle travaille sur les manchots africains depuis plus d'une décennie.Cet accord conclut 15 années de plaidoyer environnemental et de recherche scientifique, c'est le couronnement « d'un travail de longue haleine », poursuit-elle.En suivant par GPS les itinéraires de pêche des manchots et en expérimentant avec le gouvernement des zones interdites à la pêche pendant plusieurs années, les chercheurs ont montré que la principale cause de la disparition accélérée des manchots africains depuis les années 2000 est bien le manque de nourriture, lié à la surpêche industrielle des anchois et des sardines. Ces oiseaux ne se nourrissent quasiment que de ces petits poissons.La surpêche en cause« Il s'agit d'une pêche industrielle, pas d'une pêche à petite échelle, rappelle la scientifique. On parle d'un demi-million de tonnes d'anchois capturés chaque année et d'à peu près 300 000 tonnes de sardines. Tous les anchois qui sont pêchés en Afrique du Sud sont transformés en farine de poisson, pour la plupart exportée ensuite en Asie pour l'aquaculture. Donc ce n'est pas pour nourrir des populations locales. Les sardines, c'est pareil, il y en a qu'un tiers qui doit être consommé par les hommes, le reste est transformé en farine de poisson et ces farines servent pour la plupart à nourrir du saumon et des gambas qui sont ensuite réexportés vers l'Europe pour les populations riches. Il faut avoir en tête l'absurdité de ce système. »En raison du changement climatique, les populations de sardines et d'anchois sont en difficulté. Il était donc urgent d'adapter la pression de la pêche, sous peine de voir le manchot du Cap, une espèce protégée en Afrique du Sud et qui est source de revenus touristiques pour le pays, s'éteindre en 2035.Est-ce que le manchot du Cap est sauvé pour autant ?Ces zones de pêche ne seront pas toutes protégées des pressions humaines. L'accord a été le fruit d'un compromis avec les industriels de la pêche. Le moratoire se concentre donc sur les zones où les oiseaux pêchent au moment le plus critique pour la survie des poussins. « On a trouvé un accord commun pour des zones qui seront utiles pour les manchots et qui ne coûteront pas trop aux pêcheurs », explique la scientifique Lorien Pichegru qui estime que cela va beaucoup aider l'espèce.Prochain combat pour les défenseurs du manchot africain : le ravitaillement en mazout de navire à navire en pleine mer. Ces stations essence flottantes se sont très fortement développées dans la baie d'Algoa depuis 2016, causant quatre marées noires et une augmentation de la pollution sonore sous-marine, ce qui menace aussi les manchots.À lire aussiAfrique du Sud: des restrictions de pêche pour sauver les manchots du Cap